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L’AGONIE ET L’EXTASE

HAUTE COUTURE PRINTEMPS-ÉTÉ 2026

Le coeur émotionnel de cette collection m’a été révélé en octobre dernier, alors que je profitais d’une retraite créative près de Rome. Un après-midi, j’organisai une visite de dernière minute pour voir la chapelle Sixtine.


Si vous y êtes déjà allé, vous savez que la première chose que l’on y découvre, ce n’est pas le plafond, mais bien les murs, densément peints par une armée d’artistes dans les années qui ont précédé le début des travaux de Michel-Ange en 1508. Ils sont décorés de scènes ecclésiastiques : des images destinées à raconter, à éduquer.


Mais levez la tête vers le ciel, et la réflexion s’arrête. Le sentiment prend le relai. C’est parce que quarante ans plus tard, un homme est arrivé et a changé à lui seul l’art pour toujours, présentant une vision sauvage, visuellement exhubérante, vulnérable et romantique de Dieu, de la religion, de la foi et de la condition humaine. Ici, l’agonie et l’extase se mêlent, terribles et exquises. Il ne nous a pas dit ce qui s’était passé, mais a plutôt donné à son public la permission de ressentir ce qu’il voulait lorsqu’il regardait l’art.


Cela a réveillé le monde. Et 500 ans plus tard, cela m’a réveillé moi aussi. Pour la première fois depuis des années, j’ai cessé de penser à ce à quoi devait ressembler quelque chose, mais plutôt à ce que je ressentais en le créant. C’était ça, le coeur émotionnel de cette saison n’était plus ce à quoi cela ressemblait, mais ce que nous ressentions en le créant. Quel soulagement. Quelle révélation.

Cette révélation a influencé chaque partie de cette collection. Des traits nets et des gribouillis rapides sont devenus des queues de scorpion. J’ai dessiné des dards et des dents de serpent, des archétypes chimériques de la couture avec du venin tissé dans leurs silhouettes mêmes. Je savais que ces créatures reptiliennes/arachnides, ces « infantas terribles », comme je les appelais, deviendraient les héros de la collection, notre plafond à nous : ce seraient des oiseaux en plein vol, défiant la gravité, aux couleurs audacieuses, aux silhouettes explosives.


La couture n’existe pas sans structure, sans la rigueur et les règles de ses propres traditions. Mais dans ce cadre, c’est au créateur de trouver la liberté, de repousser les règles du médium jusqu’à leurs limites absolues. Pourtant, cette collection n’est pas seulement une avancée ou un lâcher-prise ; c’est une célébration de la profondeur du savoir-faire et du talent de nos ateliers, qui travaillent tous au sommet de leurs capacités techniques et imaginatives. La dentelle coupée à la main est travaillée en bas-relief pour lui donner un aspect 3D, créant ainsi de la profondeur et des ombres. Les plumes, qu’elles soient véritables ou en soie trompe-l’oeil, sont peintes à la main, aérographiées ou trempées dans de la résine et des cristaux. Des couches de tulle fluo sont superposées sous la dentelle pour leur donner un effet sfumato. Chaque look a un « crochet » ou un nom, comme « Isabella Blowfish », un incroyable ailleur-jupe en couches de tulle et d’organza, saupoudré d’ombres de cristaux aux couleurs du poisson-globe et fini avec des pointes d’organza. La collection s’inspire des couleurs des oiseaux de paradis - roses, bleus, safran - qui trouvent leur expression ultime dans l’une de nos vestes les plus fantastiques à ce jour.


Les accessoires de la collection sont hérissés de têtes d’oiseaux artificielles - des sculptures réalisées à partir de plumes de soie, leur bec rendu à partir de résine et leurs yeux à partir de cabochons - des hommages à la nature et à toute sa majesté (aucun oiseau n’a été maltraité lors de la fabrication de ces pièces). Ce sont certes des fantasmes, mais ils font également allusion à la célèbre fascination d’Elsa pour la vie animale, en particulier les créatures de la mer et du ciel. Qui pourrait oublier son intérêt pour le homard, créature à carapace par excellence, indissolublement associée à la Maison qu’elle a créée ? Outre son amour caractéristique pour la faune sauvage, on retrouve également des clins d’oeil à l’iconographie qu’elle s’est appropriée, notamment le Trou de Serrure, cette porte vers le mystère.


Beaucoup de gens me demandent quel est l’intérêt de la couture. Ce n’est certainement pas de créer des vêtements pour la vie quotidienne. La couture me permet de renouer avec l’adolescent plein d’espoir que j’étais autrefois, celui qui avais décidé de ne pas se lancer dans la médecine, la finance ou le droit, mais de poursuivre ce rêve singulier que la mode peut encore offrir. Que le reste de l’année soit consacré à la réalité, dans la mode ou ailleurs. Mais rien n’est plus puissant, plus intemporel ou, pour moi, plus actuel que de pouvoir libérer mon imagination... et, je l’espère, la vôtre. La couture est une invitation. Elle vous dit d’arrêter de penser. Il est temps de ressentir. Il suffit de lever les yeux.


Daniel Roseberry

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